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Interview de Michel Rocard: “Hollande et Valls complémentaires”

Chers amis,

je souhaitais relayer sur mon blog une interview particulièrement riche et intéressante de Michel Rocard, parue dans la Provence du 4 mai, sur les enjeux nationaux et européens qui attendent la gauche française.

 

Michel Rocard : “Hollande et Valls complémentaires”

Publié le Dimanche 04/05/2014 à 17H30

Quelques jours après le vote qui a vu l’abstention de 41 députés socialistes à l’Assemblé nationale, Michel Rocard revient sur la division de la gauche. Il dit également tout le bien qu’il pense de Manuel Valls qui avait été, au début de sa carrière politique dans les années quatre-vingt, son attaché parlementaire. Il espère que l’Europe va se débarrasser de la tutelle des banques et va adopter une politique de relance économique. 

Avez-vous été surpris de constater à quel point la gauche s’est divisée à l’Assemblée nationale ?
Michel Rocard : Vous allez me faire pleurer ! La gauche française est divisée depuis 1920 ! Elle est marquée par le marxisme. La France est le seul pays d’Europe où le Parti socialiste s’est transformé en Parti communiste en 1920, sauf 20 % de minoritaires qui ont suivi Léon Blum. Parce que le Parti communiste français s’était développé, le PS pour constituer une force électorale, sauf à l’époque de Guy Mollet, a veillé à utiliser un langage communisto-compatible. Un discours anticapitaliste, favorable aux nationalisations, à l’économie administrée. Un discours que les autres socialistes européens ne tenaient plus, parce que, eux, cherchaient à réformer le capitalisme. Le problème est que cet état d’esprit subsiste aujourd’hui en partie.

Ça date de 1920 ! Presque 100 ans ! C’est incurable ?
M.R. : Ça finira par être surmonté. La preuve, au sein du PS, la majorité est maintenant du côté de ceux qui admettent qu’on est dans une économie de marché et qu’il faut faire avec. Mais il reste encore des frustrés, pour une partie au PS, plus le PC et la gauche de la gauche.

Manuel Valls dit vouloir moderniser la gauche. Vous êtes d’accord avec lui ?
M.R. : 
Bien sûr. Il veut dire qu’il faut l’adapter au monde dans lequel nous sommes. Admettre qu’il n’y a plus de perspectives révolutionnaires, qu’il faut donc faire évoluer le système pour diminuer l’injustice et créer de la stabilité.

Vous avez dit avoir été ébloui par son discours de politique générale. À ce point ?
M.R. : Vous forcez un peu le trait. Mais, c’est vrai, j’ai été admiratif de son talent. Il est ferme et il représente bien ces courants du PS qui sont convaincus qu’il faut s’atteler à améliorer le système capitaliste.

Manuel Valls peut gouverner avec une majorité relative ? Premier ministre, vous avez connu cette expérience. C’est compliqué !
M.R. : Ça veut dire que toute proposition nouvelle doit être négociée.

Il faut câliner les députés ou au contraire les brutaliser ?
M.R. : Les deux termes sont excessifs. On n’est pas dans l’affectif. La crise économique mondiale, le désordre financier mondial, auxquels s’ajoutent des facteurs franco-français, provoquent beaucoup de victimes. Il n’est pas malsain qu’une force parlementaire le rappelle pour que ce soit pris en compte.

Comment faire pour s’assurer qu’il n’y aura pas de vote négatif ?
M.R. : Il n’y a jamais d’assurance en politique.

Quelle est la définition de la gauche aujourd’hui ?
M.R. : Elle n’a pas changé depuis sa vraie naissance, qui est en gros la Révolution française. C’est la volonté de combattre l’existant pour essayer d’améliorer la condition de la personne humaine, d’abord en droits, et ensuite dans le domaine économique. Mais dans cette perspective, la doctrine marxiste a amené une rationalisation abusive, qui voulait tout casser et qui ne marche pas. La France pâtit d’avoir encore trop de gens sous l’influence de ce courant de pensée. Par exemple, elle est le seul pays développé où on n’enseigne pas l’économie, ni à l’école, ni au collège, ni au lycée !

Est-il possible d’avoir une gauche qui s’arrache à ses illusions, comme dirait Manuel Valls, pour accepter de gouverner, quitte à renoncer à quelques-unes de ses utopies ?
M.R. : C’est tellement possible que ça a déjà existé…

… Avec vous. Mais pas longtemps !
M.R. : Quand Fabius a succédé à Mauroy en 1984, c’était pour corriger les dégâts qui résultaient des premières années de la présidence Mitterrand. Par la suite, j’ai fait un peu plus. Mais hélas, le fantasme d’une économie administrée persévère encore. Eh bien, il faudra faire avec.

Manuel Valls a été jusqu’à écrire qu’il faut en finir avec le nom de socialisme parce c’est devenu un mot prison qui empêche d’avancer !
M.R. : Manuel a parlé en franco-français. Je le comprends très bien. Il évoque cette tradition paralysante d’une partie de la gauche qui, faute d’accepter le monde économique tel qu’il est, ne réfléchit pas à la manière de l’améliorer. Mais il ne faut pas oublier pour autant le socialisme de pratique scandinave ou allemande.

Quand en 1977, vous avez lancé le concept de deuxième gauche, vous avez dit accepter l’économie de marché, mais refuser de vous soumettre à son mode de fonctionnement. Sauf que la mondialisation a fait que l’économie de marché a pris le dessus. Votre croyance selon laquelle on peut l’améliorer a été balayée !
M.R. : Je ne peux pas accepter cette tirade. Ça ne s’est pas passé comme ça. Il y a eu des très gros succès : le RMI en est un. Il y a moitié moins de pauvreté en France qu’aux USA ou en Angleterre. Avec Reagan et Thatcher, ce n’est pas l’économie de marché qui s’est imposée. C’est la finance qui a pris le pouvoir sur l’économie. C’est un dérèglement terrible. La plupart des chefs d’entreprise vous le diront : l’instabilité et la spéculation tuent l’économie réelle. Le combat d’aujourd’hui consiste à mettre fin à cette domination.

Aussi bien Nicolas Sarkozy que François Hollande l’ont dit, mais ça n’a rien changé !
M.R. : Ça n’a de sens que mondialement. Mais la France est un pays influent, qu’on écoute. Il pourrait y avoir une exemplarité française. Mais elle a été rendue impossible par le poids de la banque. Le pouvoir public et nos députés se sont laissés museler.

La puissance financière domine l’Europe aujourd’hui. Nos partenaires européens l’acceptent !
M.R. : La puissance financière mondiale, c’est 750 000 milliards de dollars. La crise des dettes souveraines en Europe n’en représente que le dixième. Ça montre à quel point la zone européenne est petite. Il faudrait pourtant qu’elle montre le chemin. Mais nos banques n’ont pas laissé faire pour le moment.

Auriez-vous voté le programme de stabilité ?
M.R. : Nous vivons deux crises à la fois. L’une est institutionnelle. Nous avons des obligations budgétaires parce que nous appartenons à la zone euro. Ces obligations, Madame Merkel tient à leur respect parce qu’elle défend les intérêts allemands et une conception traditionnelle des choses. L’autre crise n’est pas seulement européenne, elle est mondiale. Le logiciel capitaliste s’est effondré. Et parce que nous maintenons l’austérité, Joseph Stiglitz et Paul Krugman, prix Nobel d’économie, lancent des SOS. Ils nous disent qu’il faut vivre avec du déficit et ne pas aggraver la récession. Alors oui, à l’Assemblée, j’aurais voté le programme de stabilité, mais avec une recommandation : “Ouvrez la bataille intraeuropéenne sur la doctrine économique“.

Vous êtes très alarmiste. “Si on continue, on pourrait avoir un nouveau Hitler”, avez-vous déclaré !
M.R. : Je n’ai pas dit cela ainsi, mais pas loin. En tout cas, les crises produisent des gouvernements fascistes. En Grèce, aucun parti ne peut gagner une élection en promettant de respecter les clauses. J’attends avec intérêt le moment où la communauté européenne n’aura en Grèce, comme interlocuteur, que le chef d’état-major des armées, pour savoir comment on maintient l’ordre public, dans un pays qui ne peut plus s’en sortir ni faire d’élections.

Il faudrait faire sauter l’Europe ?
M.R. : Sûrement pas. Parce que stratégiquement, on en a besoin. Voilà pourquoi, malgré l’étranglement, j’aurais voté les mesures budgétaires en question. Mais il est prudent de dire, premièrement qu’elles ne peuvent pas ne pas avoir d’effet récessif, sinon un gros effet récessif, et deuxièmement que les keynésiens ont raison.

Vous aviez dit : “L’hypothèse de croissance sur laquelle se fonde François Hollande n’est pas plausible”. Vous l’aviez même jugé “effrayante”.
M.R. : Je l’ai dit dès la campagne électorale. Je considère même que cette erreur a aggravé la situation en ce qu’elle est créatrice de malentendus. Il ne fallait jamais promettre ça. Mais, ce n’est même pas Hollande qui l’a écrit ou imaginé, C’était la commission économique du PS, pour éviter d’être des Cassandre, afin de gagner les élections. Mendès-France disait : “Il faut parler vrai au peuple”. C’est ma thèse.

Le pacte de responsabilité de François Hollande peut réussir ?
M.R. : Probablement oui, pour plusieurs raisons. L’Allemagne a réussi à imposer une politique de récession en Europe. Du coup, ses exportations baissent. Vous avez remarqué également que les États-Unis viennent à leur tour d’afficher un trimestre de stagnation, une croissance zéro. L’économie mondiale va mal. Le champ est ouvert pour une mise en cause scientifique, médicale, des mauvaises prescriptions. La banque allemande s’y raccroche encore. Mais l’industrie allemande commence à faire savoir qu’elle en a peur.

Donc, pour vous, François Hollande est sur la bonne voie ?
M.R. : Oui, même si je reproche un peu à François d’avoir joué tout seul. Nous avons des intérêts massivement convergents avec ceux de l’industrie allemande et des syndicalistes allemands contre l’excessive tutelle bancaire qui pense faux. L’Espagne, l’Italie, le Portugal, partagent le même avis. La situation devrait se débloquer.

La popularité de Manuel Valls ne va-t-elle pas finir par gêner François Hollande qui veut être réélu ?
M.R. : Je n’en sais rien et je m’en moque un peu. C’est une manière de poser la question de court terme. Voyez-vous, pendant 50 ans, personne n’a jamais fait l’addition des deux sondages de popularité, président + Premier ministre. François Mitterrand et moi, nous formions probablement le couple Président/Premier ministre qui s’est le plus mal entendu. Mais nous, à titre privé, on faisait l’addition et notre binôme battait tous les records. François et Manuel peuvent faire de même et trouver entre eux deux une complémentarité plutôt qu’une dualité.

Vous faites abstraction de la rivalité qui les oppose ?
M.R. : Je ne l’exclus pas du tout. Moi, j’ai entendu 25 fois François Mitterrand me dire, en tête à tête, “Écoutez, là-dessus je ne suis pas d’accord avec vous, mais je reconnais que le problème est de compétence gouvernementale et pas de compétence présidentielle. Faites comme vous l’entendez, c’est la tâche du gouvernement”.

Tout de même, la politique n’est pas un univers de premier communiant. D’ailleurs, Manuel Valls se souvient que vous lui aviez dit au début de sa carrière : “La politique, c’est souvent sale et ça ne sert pas à grand-chose !”
M.R. :
Je ne pense avoir dit “ça ne sert pas à grand-chose”, parce que c’est toujours la politique qui a fait la paix ou la guerre. Des tensions économiques non maîtrisées peuvent conduire n’importe où. Je suis d’un pessimisme assez profond, c’est vrai. Mais à la question de savoir si François Hollande et Manuel Valls peuvent trouver une complémentarité, je pense que oui, parce que la pression des contraintes qu’ils ont sur le dos est énorme. Et donc ça devrait être possible.

Vous pensez vraiment que François Hollande est l’homme de la situation ?
M.R. : Il est l’homme de la situation parce qu’il n’est pas remplaçable avant trois ans. On fait avec. Je voudrais ajouter que François Hollande est intelligent. Et donc à tout ça, il réfléchit au moins autant que nous en ce moment. Il ne va pas de nouveau changer de Premier ministre dans son quinquennat. Il a donc besoin de trouver cette compatibilité, cette complémentarité surtout, avec Manuel Valls.

Peut-il dissoudre l’Assemblée ?
M.R. : Pour refiler la patate chaude à Copé ? Mais ça ne changerait pas grand-chose. La crise qui mine le monde entier se situe dans la haute finance. Elle a intérêt, elle aussi, à limiter les dégâts. En 2008, l’intervention de la puissance publique avec les garanties données aux banques, a arrêté la déflagration. Mais on n’a rien fait depuis. Les capacités spéculatives se sont accrues. Donc, ça peut recommencer. Par rapport à ça, je crois qu’il est moins dangereux d’avoir au pouvoir une force des députés qui ne sont pas inspirés par le pouvoir bancaire ou le pouvoir de l’argent de manière dominante. Remettre le milieu financier au pouvoir à travers sa domination sur une force politique me paraît aggraver le danger. Donc je ne suis pas pour la dissolution.

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Catégories : À la une, Actualités | par jdc
posté le 05/12/14